The idea of you – la figure de la femme traditionnelle

Je t’avais pas prévenue ? Le monde déteste le bonheur des femmes.

Inspiré du roman éponyme de Robinne Lee, The idea of you (Amazon, 2024) raconte l’histoire d’une cougar et d’une idole, pour reprendre les mots de François Lévesque. Mettant en vedette un Nicholas Galitzine qui tente tant bien que mal de convaincre dans le rôle de Hayes Campbell — chanteur d’un boys band populaire âgé de 24 ans — tout en essayant de ne pas disparaitre sous le feu des projecteurs face à une radieuse Anne Hathaway qui brille d’un charme naturel dans la peau de Solène Marchand, une mère célibataire et galeriste divorcée à l’approche de ses 39 ans.

— Solène, la grande sœur j’imagine.
— Solène, la manman.
— Elle ne ressemble pas à ma mère. (Étonnement palpable)

Cet échange entre Hayes et un autre chanteur du band montre assez subtilement comment la production est consciente de son choix de casting quant au personnage de Solène, et elle souhaite qu’on le sache. Un choix purement commercial. On ne saurait trop leur en vouloir.

Si le film apparaît au premier abord comme un plaidoyer à l’endroit de ces femmes que la société dénomme odieusement «cougar», son approche timorée et son manque de transgression, voire d’audace le poussent finalement à ne pas arriver à atteindre son plein potentiel à force d’avoir peur de choquer et de déranger.
L’art est fait pour troubler, comme disait Georges Braque. Mais à la place d’une œuvre qui cinglerait de plein fouet l’hypocrisie, l’âgisme et la misogynie dont Solène fait l’objet dans ce film, on tombe plutôt dans la facilité scénaristique plus qu’autre chose. La backstory du personnage en dit long. Une femme divorcée ou plus précisément une femme délaissée par son mari après qu’elle ait appris l’infidélité de ce dernier alors qu’elle était pourtant prête à passer l’éponge pour tout recommencer, au lieu d’une femme qui jouirait une libertée voulue et assumée. Une galeriste moyenne au lieu d’une femme d’affaires avec une carrière à succès comme on le fait assez bien avec les personnages masculins du même cadre. À bien des égards, la figure de Solène se rapproche visiblement d’une demoiselle en détresse. Une femme divorcée à contrecoeur, qui arrive à peine à dépasser sa déception amoureuse. L’image d’une femme en position de faiblesse en soi. On sent que la production cherche à insuffler une certaine sympathie chez le spectateur envers le personnage. Une manière adroite de lui éviter les blâmes pour ce qui va suivre ?

Le sexisme bienveillant encense hypocritement la femme dans son rôle traditionnel et le sexisme hostile la punit quand elle s’en écarte. On le voit bien ici. Lorsque Solène en plein déchirement avance qu’elle ignorait que son bonheur contrariait tant de gens, Tracy, sa meilleure amie, lui répondra : «Je ne t’avais pas prévenue? Le monde déteste le bonheur des femmes.» En effet, quand Solène subissait ses déboires de femme délaissée, qui se souciait de son état ? En tout cas, surtout pas son ex mari qui n’eût aucun recul de changer de plan à la dernière minute au début du film en l’obligeant à emmener elle-même sa fille et les ami.e.s de sa fille au festival de Coachella sur excuse d’urgence professionnelle alors que le plan de départ était qu’il les emmène lui et qu’elle même devait prendre du temps pour elle en allant faire du camping. Justice poétique, car c’est bien dans ce retournement qu’elle finira par avoir cette rencontre fortuite avec Hayes. Mais ce n’est qu’au moment où elle reprend goût à la sensualité, au bonheur, au plaisir d’être femme et non plus simplement une mère que la société, à travers le personnage de son ex mari, vient subitement s’intéresser à son sort en lui rappelant son rôle en tant que femme, femme de 40 ans et surtout mère, et qu’elle se doit d’être vertueuse comme diraient les moralistes de la «sainte bible». Une femme n’est femme que dans son rôle traditionnel où elle se plie aux desiderata de la société, ou peut-être l’homme tout court. On notera en plus à côté de l’âgisme, cette objectification sexuelle dont notre protagoniste fait aussi l’objet, cette fois à travers le crush de Izzy sa fille adolescente, lorsqu’il dit à cette dernière : «Dis à ta mère que j’aurais 18 ans dans un mois». Comme quoi, si elle a pu entrer en relation avec un homme beaucoup plus jeune qu’elle elle peut bien le faire avec N’IMPORTE QUEL AUTRE. Combien de femmes ont déjà eu à subir des propos similaires ? De vive voix ou dans leur DM?

Si les rôles étaient inversés, tu crois que les gens en auraient quelque chose à foutre? Tu crois qu’on jugerait?»

Ces propos de Hayes résument ici toute l’hypocrisie et le double standard de la situation. Des propos tellement retentissants qu’ils brisent le quatrième mur même pour s’attaquer directement au téléspectateur comme représentant de la societé, sans que Nicholas dans la peau de son personnage n’eut besoin un instant de fixer la caméra. Mais malgré sa pertinence ce chapitre est malheureusement bien court, voire trop court et se fait vite remplacer par les lamentations de Solène. Et pour cause, après un enchaînement de culpabilité et de remise en question, Solène en tant que vraie figure de femme traditionnelle finira par faire ce que la femme traditionnelle fait de mieux, sacrifier son bonheur au profit de la société, représentée par sa fille ici.

Si le scénario n’a pas eu l’heur d’atteindre son plein potentiel en devenant ce qu’il aurait dû être, soit choquant et transgressif, il aura quand-même eu le même mérite de mettre le sujet sur la table. Et on espère que de prochaines productions auront le courage d’aller jusqu’au bout.

The idea of you                                                    Note : 6.5/10