Sous le regard des camélias

Le jour s’est encore réveillé de ton côté du lit, et la distance assoupie sous l’espace de ton oreiller a rendu ses particules atones. Chaque pli imprimé dans chacune de ses couvertures témoigne de la souplesse de toutes tes formes. Et l’ivresse qui habite tes rondeurs l’inonde encore comme on inonde les dieux d’une rivière de dévotion le lendemain d’un après-midi de décombres.

Les camélias qui guettent l’entrée du jardin s’étonnent chaque matin de ne pas te voir arriver. Il s’indignent de ne pas t’entendre entonner une fois encore Yiruma — un «River flows in you», un «When the love falls» ou peut-être encore un «Kiss the rain» — comme tu te complais à le faire si habilement chaque fois que tu viens me retrouver et te blottir contre ma vaine condition. La messe de nervures de leurs feuilles me ramène ces étranges faisceaux de lumière blanche en zigzag qui défilent frénétiquement sous tes hanches sans jamais s’arrêter ni se fatiguer — là où il me plaît tant de déposer amoureusement le goût de nos milliers de baisers. Ces faisceaux de lumière blanche qui, à chaque prise de nos corps, me saisissent et m’emmurent dans l’infini velours de ta chair parfumée.

Les camélias qui guettent l’entrée du jardin s’étonnent chaque matin de ne pas te voir arriver.

Le temps semble compter double et double, et son aspect paraît toujours plus épais chaque fois que de moi tu t’éloignes ne serait-ce qu’un tout petit peu. Il semblerait même qu’il cherche tout bonnement à se figer éternellement pour ne plus jamais me relâcher.

Ce vide que les vagues de ton absence déposent au creux de mon drap me remplit chaque jour d’un ennui intense. Je compte les instants afin d’apprivoiser les jours qui te ramèneront à moi. Mais, la distance entre les heures qui me séparent de toi semble de plus en plus s’étirer.

Aujourd’hui, j’ai revu le vieil océan pour la toute première fois depuis trois ans. Je me suis un peu étonné de constater qu’il conserve toujours ces mêmes vieilles habitudes. Peut-être au fond j’espérais qu’il change un peu. Oui, un tout petit peu. Comment? Je ne saurais le dire. Pourquoi ? Je ne sais pas. Ou peut-être je le sais. Car peut-être, bien peut-être ça me donnerait la juste impression que le temps, ce temps dont tu es le seul point de convergence logique, s’accélère un peu, finalement. Mais, un vieil océan n’est pas fait pour épouser le changement.

Aujourd’hui des rochers, d’énormes rochers, graveleux comme un cœur sous abcès de manque, l’odeur crue d’algues mortes jusqu’à mon âme profonde. Aujourd’hui des cocotiers, des grands et des nains, du sable chaud entre mes doigts et mes pieds. Aujourd’hui, j’ai parlé à la mer, et j’ai vu ton visage dans le flow de ses vagues — calme et retentissant à la fois, animé d’une force de vivre toujours plus percutante.

Aujourd’hui, j’ai parlé à la mer, et j’ai vu ton visage dans le flow de ses vagues […]

Mon jour me demande où tu es, combien de temps tu comptes encore t’acharner ainsi loin de nous comme un recueil de poèmes qui peine à venir, comme tous ces poèmes qui m’échappent entre deux vers au milieu de la nuit. Et ma nuit te perçoit dans chaque conjugaison d’ombres, dans chaque vibration, comme un couteau espagnol qui pénètre et s’installe dans une plaie ô déjà combien visqueuse.

Je t’aime contre toute espérance. Je t’aime d’amour. Je t’aime encore, aujourd’hui, plus qu’un hier, moins que dans dix siècles de feu. Et quand la distance s’étire, je t’aime plus fort encore.  Je t’aime alors plus qu’un Narcisse peut s’aimer lui-même. Je t’aime comme un dernier Poème.

Je t’aime autant qu’une chair peut en aimer une autre — au-delà de la décrépitude, au-delà de la disparition, autant qu’un homme peut aimer une femme. Je t’aime, sous la palette des instants rabougris. Je t’aime, à la marche grimaçante de Baron Samedi. Je t’aime envers et contre tout, comme un univers en expansion, sans bords et sans frontière. Contre la rosée quand à la vêprée elle se forme, contre la pluie fine quand à la terre voluptueusement elle se donne. Je t’aime comme un volcan en émotion, comme une divine transgression. Je t’aime comme une hébraïque interdiction.

Je t’aime envers et contre tout, comme un univers en expansion, sans bords et sans frontière.

J’ai repris, vois-tu, mes rimes de printemps pour t’aimer de mon plus bel amour. Il commence à faire nuit. L’ombre se déchaîne dehors. Et le sommeil a déjà presque raison de mes paupières. Il m’étreint. Il m’absorbe. Il broie toute ma structure de manière uniforme. Alors, je te laisse pour une courte nuitée. Courte puisque loin de toi elle ne saurait durer. En attendant, reviens-moi. Rejoins-moi vite. Et aimons-nous demain, une nouvelle fois, au petit matin.