
Hier, c’était mercredi. Une journée de sommeil écourté. Une journée à couteaux tirés, entre une silhouette de fin de semaine qui s’estompe à peine et un élan incompressible de s’évaporer comme du petit sucre dans la tasse encore tiède. Hop ! Et au diable tout.
Il faisait le même temps habituel de ces derniers temps. Un temps à l’allure morveuse, teinté d’une timidité peinant à faire bonne impression, sous un ciel partiellement obombré, prêt à invoquer un concert de sanglots au moindre écart d’âme. Ça aurait pu être une journée ordinaire, une journée comme les autres, sauf que c’était le 10 septembre — la Journée mondiale de la prévention du suicide.
Naturellement, l’ambiance m’avait ramené à quelques semaines en arrière, un dimanche après-midi plus précisément. On se trouvait face à la mer, moi et cette agréable compagnie ayant parcouru mille lieues pour venir prêter quelques poussières d’étoile à mon ciel nocturne. La chaussée était calme, le bord de mer dégagé. On s’en était approchés un peu, l’idée de capturer quelques clichés avant d’entamer la soirée — et elle, elle était là, l’échine bétonnée contre une colonne de ruines, cette parfaite inconnue, cette jeune étrangère dont je n’arrivais point à percer les traits. Elle fixait l’espace de bout en bout. Le regard avec une telle insistance rivé sur les flots on eut dit qu’elle avalait la mer à pleine gorgée. Aucun mouvement, aucun son, pas la moindre vibration, juste son pouls contre les flux et les reflux du monstre. Que faisait-elle là? À quoi pouvait-elle bien penser? Avait-elle les pieds à la limite du gravier ou plutôt la tête captive de la forme de l’eau? Rien n’apportait réponse à ces interrogations. Le décor peignait simplement l’image d’une de ces innombrables âmes forcées à fouler le sol de cette savane désolante. Sans plus attendre, ma cavalière, prise d’émoi devant ce spectacle inquiétant s’était rapprochée pour lui demander si tout allait bien. Fallait peut-être que quelqu’un le fasse, et ça n’allait pas être moi. La parole conviée, elle eut aussitôt réagi d’un mouvement affirmatif. Et, après quelques minutes à peine elle s’était éclipsée. La mer n’eut finalement pas connu le goût de son baiser. En tout cas, ce soir là. En tout cas, à ma connaissance.
Elle fixait l’espace de bout en bout. Le regard avec une telle insistance rivé sur les flots on eut dit qu’elle avalait la mer à pleine gorgée.
Il est des inepties en ce monde qu’il me sera à jamais impossible d’absorber. J’entends, parmi elles, cette fable tenace que la vie serait un cadeau, et la vieillesse, elle, une bénédiction divine. Rien ne m’est plus étranger. On pourrait allégrement se demander pour qui, quelles vies, quelles formes surtout —, celles qui font grincer nos couverts à longueur de journée ou celles bien trop embourbées à faire tournoyer les rouages de cette machine infernale? La vie a l’aspect d’une femme fatale à enflammer tout un bon dieu, mais hélas incapable d’apprivoiser un petit peuple de démons.
La vie a l’aspect d’une femme fatale à enflammer tout un bon dieu, mais hélas incapable d’apprivoiser un petit peuple de démons.
Souffrir plutôt que mourir, c’est mourir mille fois. Je me questionne souvent sur les réelles motivations qui poussent à réprouver l’acte de révolte suprême plus que le poison lui-même. Est-ce une sorte de bonté d’âme pure ? Une poussée instinctive sans nom? Une injonction sociale peut-être? Ou alors une simple tentative mesquine pour s’épargner une mauvaise conscience? Comment guérir le malade dont le mal, c’est d’être ? Peut-être qu’au fond Clamence en était bien conscient. On ne conjure pas la mort impunément. Rappeler la vie alors même qu’elle s’éloignait exige d’en devenir pour le moins garant, car ce qu’on arrache au néant continue à porter la trace du gouffre. Il n’est qu’un seul poison véritable, et c’est la vie.
Il n’est qu’un seul poison véritable, et c’est la vie.
Le sens humain de l’éternité est ce système sous-déterminé dont l’issue m’échappera toujours. Peut-être me manque-t-il ce qu’il faut être un être humain véritable, de ceux qui restent attachés à la vie, même dans les malheurs les plus exécrables, obnubilés par ce désir latent de l’immortalité qui pousse à la reproduction mécanique. M’enfin… Un bien, un mal, un chagrin, un orgasme — qu’importe la teinte du moment… Ô, n’avoir jamais existé. La naissance m’a dépouillé de mon trésor le plus précieux, et le sort, ironique, m’a glissé dans la paume une épine. J’habite une demeure qui m’est étrangère.
Un bien, un mal, un chagrin, un orgasme – qu’importe la teinte du moment… Ô, n’avoir jamais existé.
Minuit moins le quart. La lune s’adresse à moi par l’angle entrouvert de la petite fenêtre qui donne sur tes yeux, noirs de jais. Sans pouvoir discerner le sens de ce langage, qui pourtant paraît clair, je me laisse tendrement saisir par la musicalité de ses mots. Et, impassible à toute volonté divine, comme une cathédrale de chaires mortes plantée au milieu d’une ville qui ne dit plus son nom, je repense à tous ces bouts de vers éclatés impossibles à concilier.
Ô jeune fille, jette-toi dans l’eau — une fois, deux fois, cent fois s’il le faut, tant que ça t’aide à flotter.
©∆bim’∆rt | 11.09.2025